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ZORAN S. PEJIĆ

Face à cette série d’œuvres, nous regardons et essayons de trouver la bonne distance pour mieux voir ce qui, ici, ne se donne pas comme une évidence. Si notre œil se rassure et notre esprit s’apaise devant une peinture identifiée comme telle au premier regard, devant cette série, en revanche, nos repères vacillent.

Ces « tableaux » induisent recherche et mouvement chez le spectateur qui doit d’abord définir ce qu’il découvre : est-il bien face à ce qu’il paraît être une tableau ?

S’il existe une distance pour regarder une œuvre, la série « Dream them beautiful » attire dans un premier temps le spectateur au plus près d’elle. A distance, elle nous invite à nous questionner sur ce qui est représenté. La matière intrigue le regard du percepteur, la lumière étant davantage absorbée que sur les supports lisses des reproductions numériques auxquelles nos yeux sont habitués. Nous nous avançons. La netteté faite, de petites irrégularités apparaissent, nous devinons la précision du geste. En s’approchant au plus près, nous avons envie de toucher, de vérifier, que chaque point constitue un geste celui de la main d’une brodeuse.

Retour à zéro. Il nous faut reculer pour redécouvrir cet ensemble par un exercice d’abstraction et de recomposition. Nous devinons de gros plans sur des visages, peu discernables… Nous distinguons vaguement différentes zones de couleur qui pourraient être celle des cheveux, des lèvres, des ombres, du contour d’un visage ou d’une épaule. Le plan poitrine fait apparaître une variation de couleur chair, suggérant la nudité.

Caractéristiques d’une décennie, ces images peuvent être datées. Elles appartiennent à un médium et à une technologie, celle d’un téléviseur à tube cathodique. Mais ici, ce cryptage n’est pas l’objet d’une défaillance. Les trames horizontales, décalées font disparaître l’image, la brouillent et réveillent chez plusieurs générations une nostalgie, celle d’une période où Internet n’existait pas encore, où les images animés au sein de l’espace privé se faisait rare. La télévision revient alors à notre esprit comme la boîte qui diffuse des images vivantes à l’infini, même brouillées… elles sont là, chez nous et bougent, telle une présence. Tu n’es pas abonné, il est trop tard, tu n’auras pas accès à cette image, nous te laissons imaginer. Le signal est là, cette personne bouge dans la boîte, mais tu ne peux pas comprendre, et surtout, tu ne peux pas voir. Voilées par ce codage, ces images ne font qu’éveiller un imaginaire, inaugurant une nouvelle expérience de la représentation des corps et du sexe, loin des gros plans des films pornographiques accessibles sur Internet et s’affichant à l’ouverture de certaines pages web.

Avant l’apparition de la télévision et d’Internet, la présence des images au sein de nos foyers se limitait aux reproductions dans les livres, des photographies, des peintures des artistes amateurs de la famille. Les canevas accrochés au mur, en constituent une variation. Représentant des animaux, un horizon… la broderie a participé à une histoire de la transmission, mais aussi à une histoire des images, des écritures, des blasons brodés « fait mains » qui marquaient la filiation de la famille sur des tissus et des linges de maisons que l’on se transmet de générations en générations.

Cette non-image de scène de film X est réappropriée, ici, par les femmes du pays d’origine de Zoran, la Serbie. Artisanat principalement exercé par des femmes, la broderie se pratique aujourd’hui de manière saisonnière, en hiver, au coin du feu. Source de revenu lorsque les cultures sont en veille, ce savoir se transmet de mère en fille et évolue avec le temps en fonction de l’évolution de la demande. Si traditionnellement la broderie serbe se caractérise par des motifs, symboles ou écritures reproduites sur les linges d’intérieur, l’évolution du métier a amené les brodeuses à travailler sur la reproduction d’images en supprimant l’espace blanc de la broderie, les successions de points se confondant avec le support pour se transformer en tapisserie.

Toute reproduction passant entre les mains de ces femmes, d’un savoir-faire traditionnel du pays d’origine de l’artiste, échappe alors à l’idée de copie fidèle telle qu’elle est facilitée aujourd’hui par les nouvelles techniques de reproduction.

L’artiste a moins choisi la broderie pour sa matière, que pour son rendu en tant qu’image. Il teste ce déroulement de point en superposant un savoir-faire ancré dans son histoire et dans son rapport avec ce qui pourrait représenter une intrusion d’une non-image de film X au sein de l’espace intérieur, familial ; le foyer.

Certains portraits peuvent se distinguer comme étant réalisés par une même personne.
Une déformation commune à certains tableaux en fin de ligne, une variation sur les irrégularités nous permettent d’identifier le style de chaque brodeuse. Est-ce Zorka Golić de Kumodraz de la banlieue de Belgrade, Mila Stojić et Miljana Aničić de Nova Varos dans le Sud-Est de la Serbie ?

Si ces tapisseries sont habituellement suspendues au mur, en laissant apparaître leurs contours et leurs spécificités de façonnage, Zoran a choisi de tendre ces tapisseries sur des châssis de dimensions 40 x 50 cm. Ce dispositif tend moins à renvoyer à une tradition, qu’à fixer une image dans le temps pour créer des illusions grâce au point, au pixel qui devient matière.

Le lien entre le point et le pixel peut constituer une évidence. Dans ces tableaux, le pixel est interprété par le geste de la brodeuse, un point n’est donc ici pas égal à un autre. Tous, de manière solidaire, remplissent l’espace du canevas. Ils sont tous différents et leur cohésion rend perceptible un ensemble dont la tentative de brouillage ne suffit pas à rendre l’image totalement imperceptible.

La copie ne sera jamais une reproduction fidèle mais elle fera toujours l’objet d’une interprétation et d’une réappropriation. En passant entre les mains de ces femmes, ces images cryptées, cachées retrouvent une forme de subjectivité.

Zoran redonne vie à ces images impersonnelles, inaccessibles et révèle les chemins de notre esprit élaboré par des images cachées et marquantes. Les femmes de son enfance viennent alors broder et ainsi rejouer les images de l’inconscient.

Elsa Carnielli

Dream them beautiful,

C’est un arrêt sur images en mouvement. C’est une série de portraits orgasmiques, inspirés de films X, brouillés de Canal +.
Sans la distorsion de l’image, les portraits de ces orgasmes seraient crus, banals tout au plus kitsch mais certainement pas érotiques.
Kaléidoscopiques, ces visages deviennent le réceptacle des productions fantasmatiques.
Toute la série est brodée à la main, de format 40 X 50 cm.
La mise en œuvre de chaque tapisserie a nécessité plus du 200 000 passages d’aiguille, fait à la main, chaque point correspond à un pixel.
La pornographie est kitsch. La broderie est le plus souvent kitsch. Mes tapisseries flirtent avec le mauvais goût, dangereusement…

Zoran Pejic

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